
Le retour, on y pensait et on s'y préparait déjà depuis quelques semaines avant de rentrer. Les sentiments que nous éprouvions à ce sujet étaient très ambivalents : nous avions autant hâte de rentrer qu'envie de continuer. Ce qui nous attirait nous inquiétait en même temps :
-retrouver nos proches, famille et amis, qui nous avaient manqué, mais avec qui nous ne savions pas toujours de quoi parler, parce qu'il n'y avait qu'une seule chose qui nous tenait à coeur et dont nous pouvions parler, c'était notre voyage, et que nous ne voulions pas les saoûler avec...
-se stabiliser, retrouver un quotidien, ne plus avoir à remplir et organiser son sac, ne plus avoir à traîner tous ces kilos, ne plus avoir à se demander où on va manger et où on dormirait le soir, et si on mangerait et dormirait bien ; en même temps ce mode de vie nomade nous l'aimons très fort et ce voyage était bien l'occasion de changer du quotidien, cette inlassable routine qui fait que les années passent sans presque s'en rendre compte...
-avoir un "chez nous", un espace non-partagé ; nous avions besoin de retrouver un peu d'intimité et en même temps nous savions que les rencontres, notamment celles dans les auberges de jeunesse, allaient nous manquer... Croiser de nouvelles personnes tous les jours, c'est aussi participer à des discussions différentes tous les jours...
Et puis c'est vrai qu'en avril pendant notre mois en France, nous avions pris une claque monstrueuse. Nous nous sentions à ce moment-là plutôt inadaptés à cette société qui était censée être la notre et en laquelle nous ne nous reconnaissions pas.
Nous avions tellement idéalisé la France pendant six mois ! Et là, nous la regardions avec nos yeux de voyageurs, donc avec un certain recul, et nous la trouvions monotone, vieillotte, superficielle, surconsommatrice et asseptisée. Comme dans le film "Pleasantville", tout a l'air joli : les haies bien taillées, les routes bien goudronnées, les fruits dans les supermarchés bien normés, les gens aussi... et pourtant on s'y ennuie profondément... On finissait par trouver très beau ce et ceux qui sortaient de l'ordinaire, même les punks à la sortie des gares !
La surconsommation nous faisait (et nous fait toujours) horreur. Voir sur le trottoir des poubelles qui débordent de choses dont on se débarasse parce qu'elles sont un tout petit peu fêlées ou pire : démodées (!), c'est complètement aberrant.
Parallèlement, nous nous sentions réellement agressés par la multitude de publicités dont nous sommes victimes tous les jours (dans les rues, à la radio, etc).
Nous qui avions vécu en dehors de ce système de sur-consommation parce que nous n'étions pas "sur-riches" et parce que le "trois fois rien" contenu dans nos sacs à dos nous suffisait amplement. Avant de partir (voir dans l'article "LA décision" dans la rubrique "les préparatifs") nous souhaitions privilégier l'être sur l'avoir : mission accomplie pendant ce voyage ! Si bien qu'en septembre, après notre emménagement à Rennes, nous avons du mal à déballer les affaires qui se trouvaient dans les cartons... et dont nous nous étions si bien passées pendant dix mois ! Ce qu'on appelle le confort ne nous a pas manqué, et avec un peu de recul ce ne sont pas les "pays confortables" (comme l'Australie) dont on garde les meilleurs souvenirs (même si c'était important pendant un si long voyage d'avoir des endroits où souffler) mais les "pays moins confortables" (tels que la Mongolie, la Bolivie, l'Inde) qui ont justement une façon de vivre différente de la nôtre, des cultures différentes (même si la mondialisation est en marche partout...), et qui ramènent forcément à l'essentiel.
De plus, en rentrant chez nous, nous trouvions incroyable que tous ces gens qui possèdent autant de belles maisons et de belles choses dedans râlent et fassent autant la gueule !!! Remarquez, on ne s'est jamais senti aussi léger que quand nous ne possédions rien que nos sacs à dos.
Et nous avons l'impression forte que les gens d'ici ont peur les uns des autres... Sans parler du fait qu'ils se calfeutrent derrière des verrous et des alarmes pour ne voir le monde qu'à travers le petit écran (on exagère mais cette caricature est presque vraie), simplement dans la rue, quand quelqu'un dit "bonjour", on se demande "mais qu'est-ce qu'il/elle me veut celui/celle-là ?"... Et les médias véhiculent à tout-va cette idée de sécurité, de sécurisation... Il y a de la peur dans l'air, non ?
En avril aussi, nous nous sommes rendus compte de la différence entre le rythme de vie que nous avions adopté en voyage et le rythme de vie de ceux qui nous ont hébergés en France, rythme de vie qui était le notre avant et que nous n'avions aucune envie de retrouver : courir après le temps parce qu'on a une tonne de choses à faire.
A ce niveau, on peut dire qu'un tour du monde c'est un bon apprentissage de la patience et des priorités. La patience, c'est par exemple, se dire que deux minutes de retard ce n'est rien comparativement aux onze heures de retard du train en Inde. C'est aussi attendre quand notre ordi rame un peu alors que parfois ça ramait tout le temps. C'est aussi se dire "quelle chance de posséder mon propre ordinateur !". Ou encore se demander ce qui est le plus important : être patient au volant et être en retard, ou être imprudent en insultant ses condisciples et la vie en général ? Un peu comme les "pourquoi moi ?" et les "pourquoi pas moi ?" d'une chanson de Jean-Louis Aubert. Un tour du monde dans les conditions où nous l'avons vécu, ça apprend aussi l'humilité.
Bien sûr ce rythme, on le reprend par la force des choses, bien sûr on rentre dans le moule. Bien entendu, on ne peut pas rester en décallage et en marge de notre société indéfiniment.
Bien sûr ce retour est une nouvelle aventure qui commence ! Même le retour au boulot est une aventure. Au début, on a le trac, on se demande si on se souviendra comment faire, et finalement c'est comme remonter sur un vélo après des mois sans en avoir fait, c'est-à-dire qu'on retrouve vite le mode d'emploi ! Ce sont aussi de nouvelles rencontres, etc. On est plein d'énergie pendant quelques semaines... jusqu'au coup de grâce de la nostalgie... On pleure quelque chose qui n'est même pas compréhensible pour autrui car ce n'est ni un drame, ni une maladie, on a tout pour être heureux, alors quoi !
Mais quand le corps parle avec des maux qu'on connaissait bien avant de partir et qu'on avait oublié (mal de dos notamment), on comprend que c'est bel et bien terminé...
Et ça fait parfois mal de se rendre compte qu'on redevient un peu autiste de cette routine et seul. Rien que quand on regarde le trottoir comme si on voulait en apprendre par coeur chaque millimètre carré, perdu dans ses pensées ("tiens, tout à l'heure, il faudra que je pense à faire ça, et que je n'oublie pas de dire ça à untel") plutôt que de donner un simple bonjour à la personne qu'on croise.
Pourtant, on ne regarde pas autour de nous comme avant, c'est-à-dire comme si on avait des oeillères, mais on regarde vraiment... Et on remarque que malgré l'uniformité ambiante, il y a chez tous des traits uniques, des façons de marcher particulières, des comportements qui en disent long, des petites ou grandes extravagances,... Ce n'est pas nouveau, on savait cela avant de partir, mais on ne les voyait pas de la même manière et ça c'est difficile à expliquer. Comme si ce regard, qui se trouve en dehors de tout jugement, est flatté et ravi de la différence. Aussi parce qu'on se retrouve dans ces petits détails inhabituels, et qu'on s'identifie à eux : sous nos apparences parfaitement banales, nous nous sentons un peu différents parce que nous avons fait le tour du monde...
Ce regard que nous portons sur l'extérieur, c'est un peu comme si on visitait tous les jours un nouvel endroit (même si la routine nous conduit inéluctablement sur les mêmes chemins quotidiens) : on a l'esprit disponible et l'oeil curieux. Du coup, nous remarquons tout un tas de détails amusants qui pourraient passer inaperçus !
Et puis parfois, des souvenirs-éclairs surgissent et nous font plaisir, nous font sourire : on est témoin de quelque chose qui nous rappelle un moment de notre voyage, quelque chose qu'on a vu, entendu, senti ou ressenti.
Parfois, on se dit que justement la seule chose qui nous reste de ce voyage ce sont les souvenirs. Et c'est bien peu...
Heureusement, on partage un peu cela avec nos potes qui connaissent aussi l'expérience du voyage au long cours.
Le retour signifie aussi des petits plaisirs quotidiens, notamment au niveau des papilles. C'est bon de constater que notre cuisine s'est enrichie et que nous avons pris goût à la nouveauté !
Cette année a été riche en expériences, la vie a été intense. Il va falloir maintenant intégrer tout cela et trouver de nouveaux projets pour donner un sens à la vie.
Le risque serait d'idéaliser la période de ce voyage... Il y a eu de bons moments cette année et aussi des moments difficiles qui nous ont permis de nous connaître mieux, soi-même et l'un l'autre, dans nos qualités et nos défauts... et qui font finalement que nous nous aimons encore plus qu'avant !
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